[…] Il n’y a point ici de procès à faire. Louis n’est point un accusé. Vous
n’êtes point des juges. Vous n’êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État,
et les représentants de la nation. Vous n’avez point une sentence à rendre pour
ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de
providence nationale à exercer. Un roi détrôné, dans la République, n’est bon
qu’à deux usages : ou à troubler la
tranquillité de l’État et à ébranler la liberté, ou à affermir l’une et l’autre
à la fois. Or je soutiens que le caractère qu’a pris jusqu’ici votre
délibération, va directement contre ce but. En effet quel est le parti que la
saine politique prescrit pour cimenter la République naissante!?
c’est de graver profondément dans les cœurs le mépris de la royauté, et de
frapper de stupeur tous les partisans du roi. Donc, présenter à l’univers son
crime comme un problème, sa cause comme l’objet de la discussion la plus
imposante, la plus religieuse, la plus difficile qui puisse occuper les
représentants du peuple français!; mettre une distance incommensurable entre le seul
souvenir de ce qu’il fut, et la dignité d’un citoyen, c’est précisément avoir
trouvé le secret de le rendre encore dangereux à la liberté.
Louis fut roi, et la République est fondée : la question fameuse qui vous occupe est décidée par
ces seuls mots. Louis a été détrôné par ses crimes!;
Louis a dénoncé le peuple français comme rebelle!; il a appelé, pour
le châtier, les armes des tyrans ses confrères!; la victoire et le
peuple ont décidé que lui seul était rebelle : Louis ne peut donc être jugé!;
il est déjà condamné, ou la République n’est point absoute. Proposer de faire
le procès à Louis XVI, de quelque
manière que ce puisse être, c’est rétrograder vers le despotisme royal et
constitutionnel!; c’est une idée contre-révolutionnaire, car c’est
mettre la révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être encore
l’objet d’un procès, il peut être absout!; il peut être innocent!; que dis-je!!
il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé : mais si Louis est absout, si Louis peut être
présumé innocent, que devient la révolution!? Si Louis est
innocent, tous les défenseurs de la liberté deviennent des calomniateurs!;
les rebelles étaient les amis de la vérité et les défenseurs de l’innocence
opprimée!; tous les manifestes des cours étrangères ne sont
que des réclamations légitimes contre une faction dominatrice. La détention
même que Louis a subie jusqu’à ce moment, est une vexation injuste!;
les fédérés, le peuple de Paris, tous les patriotes de l’empire français sont
coupables : et ce grand procès
pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la liberté
et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la tyrannie. […]
Source : Fohlen (C.), Suratteau (J. R.),
Textes d’histoire contemporaine, Paris, SEDES, 1967.
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